Les champignons de printemps : une balade au cœur des écosystèmes du Malsaucy
Le 31 mai dernier, dans le cadre de la Fête de la Nature, nous avons animé une sortie grand public sur le site du Malsaucy en partenariat avec la Maison de l’Environnement. Le thème de cette balade : découvrir le rôle des champignons dans les écosystèmes et les multiples relations qu’ils entretiennent avec le reste du vivant.
Dès le départ, les conditions semblaient pourtant peu favorables. Après plusieurs semaines de beau temps, les champignons se faisaient particulièrement discrets. Pour être honnête, il n’y avait à première vue pas beaucoup de gros champignons à observer… pour ne pas dire presque aucun. Comme si cela ne suffisait pas, un orage commençait à gronder précisément à l’heure prévue de l’animation. Un timing impeccable, qui aurait pu décourager les plus motivés.
Heureusement, une poignée de participants courageux avait répondu présente. Armés de vêtements de pluie et d’une bonne dose de curiosité, nous quittons donc la Maison de l’Environnement pour partir à la découverte du monde caché des champignons.
Notre premier arrêt se situe près d’un tronc récemment coupé. En observant attentivement le bois, nous remarquons plusieurs lignes noires qui semblent dessiner une véritable carte géographique à l’intérieur du tronc. Ces lignes correspondent aux frontières établies par différents mycéliums qui décomposent simultanément un même morceau de bois. Lorsque les hyphes de deux champignons entrent en contact, elles produisent de la mélanine afin de former une barrière protectrice. Ces réactions créent alors les lignes noires visibles dans le bois. Il devient ainsi possible de deviner le nombre de champignons en compétition pour la conquête de ce territoire !
Mycéliums de champignons saprotrophes qui se partagent un bout de bois
Quelques dizaines de mètres plus loin, nous arrivons devant un géant du site : un immense saule marsault, réputé être le plus gros de France. Même les arbres les plus imposants finissent cependant par retourner au sol, et celui-ci est désormais en cours de recyclage grâce au travail des champignons saprotrophes. Le bois présente ici une pourriture brune caractéristique : il est devenu très sombre, très dur, puis se fragmente progressivement en petits cubes. Ce type de décomposition indique que le champignon responsable était spécialisé dans la dégradation de la cellulose. Les résidus riches en lignine qui subsistent jouent ensuite un rôle essentiel dans les sols forestiers. En s’enfouissant progressivement dans le sol, ils retiennent l’eau comme de véritables éponges naturelles et participent à l’hydratation des écosystèmes.
Présentation de cubes de pourriture brune (cubique)
Au pied du saule marsault, nous trouvons également plusieurs myxomycètes. Malgré leur apparence, les myxomycètes ne sont pas des champignons. Ils appartiennent au règne des Protozoaires, l’un des sept grands règnes du vivant. Le premier observé est Fuligo septica, plus connu sous les noms de « fleur de tan ». Le « tan » désignait autrefois le broyat d’écorce de chêne utilisé pour le tannage des peaux. Le mot provient du gaulois tanno, qui signifie « chêne ». Comme ce myxomycète poussait fréquemment sur ce substrat, il en a hérité son nom vernaculaire. Cette ancienne racine gauloise se retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux mots français comme « tanneur » ou « tanins », mais également dans l’allemand Tanne (« sapin ») ou encore dans certains noms de lieux comme la ville de Thann, dans le Haut-Rhin, entourée de montagnes couvertes de conifères.
Fuligo septica, dit « fleur de Tan » ou « Fuligo des mousses »
Nous rencontrons ensuite un autre myxomycète : Lycogala epidendrum. Son nom générique est formé à partir des mots grecs lykos (« loup ») et gala (« lait »), ce qui lui vaut son nom français de « lait de loup ». Cette appellation fait probablement référence au liquide rose contenue dans les jeunes fructifications, qui s’écoule lorsqu’elles sont écrasées.
À proximité, les lichens corticoles nous offrent l’occasion d’aborder une forme remarquable d’association entre organismes. Les lichens sont des êtres symbiotiques composés d’un champignon (le plus souvent un ascomycète) et d’une algue ou d’une cyanobactérie, parfois même des deux simultanément. Le champignon assure la reproduction et fournit un habitat protecteur à son partenaire. En échange, l’algue ou la cyanobactérie produit des sucres grâce à la photosynthèse. Contrairement à une idée encore répandue, les lichens ne sont pas des parasites : ils utilisent simplement l’arbre comme support, sans lui nuire.
Parmi les espèces observées figurent notamment Usnea florida, un lichen fruticuleux dont les apothécies évoquent de petites fleurs. Nous observons également Graphis scripta, lichen crustacé dont les lirelles ressemblent à une mystérieuse écriture gravée sur l’écorce. Phlyctis argena attire aussi l’attention : ce lichen crustacé devient jaune puis rouge sous l’action d’une base telle que la potasse. Nous découvrons ensuite Lepra amara, un lichen lépreux dont le nom n’a rien d’usurpé : lorsqu’on le goûte, sa saveur est extrêmement amère. Certains participants ont préféré nous croire sur parole plutôt que de gouter ! Parmi les autres espèces observées figure Evernia prunastri, la célèbre « mousse du chêne ». Ce lichen fruticuleux devient jaune vif sous l’action d’une base. Il est utilisé depuis longtemps pour la teinture des fibres végétales mais aussi en parfumerie pour son odeur caractéristique de sous-bois. Enfin, nous observons Xanthoria parietina, un lichen foliacé qui prend une spectaculaire coloration rouge sang lorsqu’il est mis en contact avec une base. Cette séquence est également l’occasion de rappeler que les lichens constituent d’excellents bioindicateurs de la qualité de l’air, certaines espèces étant particulièrement sensibles à la pollution atmosphérique.
Phlyctis argena, lichen crustacé et sa réaction rouge à la potasse
Présentation d’une branche recouverte par des lichens
Evernia prunastri, dit la « mousse du chêne »
Au fil de la promenade, les participants observent sur certaines écorces d’arbres des formations évoquant fortement des lichens. Pourtant, il ne s’agit pas de lichens, mais d’algues vertes appartenant au groupe des Chlorophytes (Chlorophyta). Certaines de ces algues se sont adaptées à la vie terrestre et colonisent abondamment les troncs d’arbres, en particulier dans les milieux riches en azote. C’est notamment le cas le long de la promenade du Malsaucy, où la base de nombreux troncs est recouverte d’un tapis verdâtre. Cette prolifération s’explique par la présence d’azote apporté par l’urine des chiens domestiques venant régulièrement se soulager au pied des arbres !
À d’autres endroits, nous remarquons des colorations orange recouvrant les écorces. Elles sont dues à des algues du genre Trentepohlia. Naturellement vertes par la présence de chlorophylle, ces algues prennent souvent une teinte orangée grâce à l’accumulation de pigments caroténoïdes.
Algues vertes du genre Trentepohlia, devenues oranges par accumulation de caroténoïdes
La balade se poursuit avec plusieurs champignons saprotrophes classiques. Nous rencontrons notamment Trametes versicolor, appelé « queue de dinde » dans les pays anglophones en raison de sa forme et de ses zones concentriques colorées rappelant les plumes de cet oiseau. Cette espèce est utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise car elle contient des polysaccharides auxquels sont attribuées des propriétés anticancéreuses. Les preuves cliniques solides restent cependant encore insuffisantes pour promouvoir son usage.
Nous croisons ensuite Hapalopilus nidulans, un polypore recherché par les teinturiers. Lorsqu’il est mis en présence d’une base, il prend une magnifique coloration violette profonde, ce qui en fait un excellent colorant naturel pour les fibres végétales.
Réaction violette d’Hapalopilus nidulans sous action de la potasse
Plus loin, nous observons deux polypores emblématiques : l’amadouvier (Fomes fomentarius) et le polypore du bouleau (Fomitopsis betulina). Ces deux espèces ont été retrouvées parmi les objets transportés par Ötzi, l’homme du Néolithique découvert en 1991 dans les Alpes, à la frontière entre l’Italie et l’Autriche. Leur présence témoigne de leur utilisation ancienne. L’amadouvier servait probablement d’allume-feu grâce à l’amadou obtenu à partir de son carpophore. Quant au polypore du bouleau, il aurait été utilisé pour ses propriétés médicinales, notamment comme purgatif. Ce détail prend tout son sens lorsqu’on sait qu’Ötzi souffrait d’une parasitose intestinale, la trichinose, généralement contractée par la consommation de viande insuffisamment cuite.
Fomes fomentarius, sur un bouleau mort
Au croisement d’un chemin, quelques feuilles de chêne brunies présentent des plages décolorées jaune pâle. Elles nous permettent d’évoquer le rôle des feuilles mortes dans le cycle des nutriments. À l’automne, les feuilles se chargent de polyphénols (tanins) qui leur donnent leurs teintes jaunes, orangées ou rouges. Elles tombent ensuite au pied de l’arbre avant de brunir progressivement. Durant l’hiver, leur décomposition reste limitée car l’activité des champignons décomposeurs est fortement ralentie. Avec le retour du printemps, ces derniers reprennent leur travail et libèrent progressivement les éléments nutritifs contenus dans les feuilles. Ceux-ci redeviennent alors disponibles pour l’arbre, qui peut les réutiliser pour sa croissance. En quelque sorte, l’arbre prépare à l’automne le repas dont il aura besoin au printemps, tandis que les champignons jouent le rôle des cuisiniers chargés de remettre les ingrédients dans l’assiette au bon moment.
Nous atteignons ensuite le dernier secteur de prospection où nous attendent des centaines de petites grenouilles rousses. Ces minuscules amphibiens d’à peine quelques centimètres sont les jeunes de l’année précédente. Nées sous forme de têtards au printemps ou en été, elles ont déjà traversé leur premier hiver à terre. Il y en a tellement qu’on ne sait plus où poser les pieds !
Jeune grenouille rousse trouvée dans la forêt
Nous retrouvons un peu plus loin des champignons : de nombreuses fructifications de Biscogniauxia marginata recouvrent une branche d’alisier. Elles offrent l’occasion d’évoquer le mode de vie endophyte de nombreux champignons de la division des ascomycètes. Ces organismes vivent discrètement à l’intérieur des tissus végétaux lorsque leur hôte est vivant. Une seule plante peut ainsi héberger des centaines d’espèces de champignons sans présenter le moindre symptôme. Lorsque la plante meurt, ces colocataires jusque-là invisibles deviennent décomposeurs et produisent leurs fructifications afin de se disséminer.
Nous observons ensuite du bois blanchâtre et très mou. Il s’agit d’un exemple typique de pourriture blanche. Dans ce cas, le champignon a dégradé la lignine, composant rigide du bois, et laissé principalement la cellulose. Ce phénomène naturel présente d’ailleurs un intérêt pour la fabrication du papier. L’industrie utilise traditionnellement des procédés chimiques polluants, impliquant notamment l’acide sulfurique afin d’éliminer la lignine. Des techniques de biopulpage utilisant directement les capacités de décomposition des champignons existent également et constituent une alternative écoresponsable prometteuse.
Fructifications de Biscogniauxia marginata sur une branche d’alisier
Pourriture blanche (fibreuse)
Au même endroit, plusieurs morceaux de bois présentent une étonnante coloration bleu-vert. Certains portent même de petites coupes bleu turquoise. Il s’agit des apothécies de Chlorociboria aeruginascens. Le mycélium de ce champignon colore le bois grâce à un pigment qui lui donne cette teinte remarquable. Depuis plusieurs siècles, ce bois naturellement coloré est recherché en marqueterie et en ébénisterie pour réaliser des placages décoratifs bleus après stérilisation du matériau.
Bois coloré par le mycélium de Chlorociboria aeruginascens
Apothécies de Chlorociboria aeruginascens
Alors que nous reprenons le chemin du retour, la forêt nous offre enfin la rencontre tant attendue avec quelques champignons mycorhiziens. C’est l’occasion d’évoquer les mycorhizes, ces associations durables entre un champignon et une plante dont les deux partenaires tirent profit. Les filaments du champignon enveloppent ou pénètrent les racines de la plante, lui apportant eau et éléments minéraux. En échange, la plante lui fournit les sucres qu’elle produit grâce à la photosynthèse. Cette coopération est essentielle à la survie et au développement des deux organismes. Près de 90 % des plantes terrestres entretiennent de telles relations symbiotiques. Cette réalité rappelle que l’entraide constitue un puissant moteur de l’évolution, au moins aussi important que la compétition. Une idée que défendait déjà, dès 1902, le géographe et naturaliste russe Pierre Kropotkine dans son célèbre essai L’Entraide, un facteur de l’évolution.
Nous observons notamment une girolle, qui permet d’illustrer auprès des participants une caractéristique essentielle des chanterelles : sous leur chapeau, elles ne portent pas de véritables lames mais des plis épais. Un peu plus loin, nous rencontrons une russule charbonnière, facilement reconnaissable à ses lames lardacées, souples et légèrement grasses au toucher, puis une russule hétérophylle, dont les lames se distinguent par leurs nombreuses bifurcations à l’approche du pied.
Une des premières girolles de l’année
C’est alors que l’orage, jusqu’ici relativement patient, décide de reprendre les commandes. Les grondements se rapprochent rapidement. Nous accélérons le pas, mais devons tout de même accepter une petite douche gratuite offerte par la météo franc-comtoise !
Une fois revenus à l’abri, nous poursuivons les observations au laboratoire. Grâce à la loupe binoculaire et au microscope, les participants découvrent un univers généralement invisible lors des promenades ordinaires. Nous observons notamment les apothécies d’un Chlorociboria, de Lachnum et de Pyrenopeziza, ainsi que les périthèces de Nectria et de Lasiosphaeria. Le microscope, utilisé jusqu’à un grossissement de 400 fois, permet également d’observer les imposantes spores d’une rouille. Une autre manière de s’émerveiller devant ces petites merveilles que nous croisons quotidiennement sans même les remarquer !
Périthèces de Lasiosphaeria acuta sur une ortie – Photo E. Berger
Observation des spores d’une « rouille » au microscope
Observation d’un Lachnum à la loupe numérique
Pendant nos observations, l’orage continue son œuvre à l’extérieur. Un frêne finit même par céder sous les rafales et s’abat sur l’une des voitures stationnées à proximité. Heureusement, plus de peur que de mal : le houppier a amorti la chute et les dégâts restent finalement limités.
Pour conclure cette journée, les participants ont ensuite pu assister à une présentation du photographe naturaliste et plongeur Rémi Masson, spécialiste du castor et auteur de l’ouvrage Les mille vies du castor.
Un bel après-midi de découverte malgré une météo capricieuse. Une fois encore, les champignons nous auront montré que même lorsqu’ils semblent absents, ils sont partout, à l’œuvre dans le bois, les feuilles, les racines, les lichens ou même à l’intérieur des plantes. Il suffit simplement de prendre le temps de regarder !
Charles